Critique de livre

La fin de l’endiguement étatiste de la classe ouvrière


Loren Goldner est bien connu — ou devrait l’être — parmi les révolutionnaires marxistes pour l’acuité des analyses de la trajectoire du capital mondial qu’il a développées au cours des trois dernières décennies et pour son engagement constant envers le renversement du régime de la production de valeur et du travail salarié. Dans Ubu sauvé de la noyade : Lutte de classe et endiguement étatiste au Portugal et en Espagne 1974–1977 , Goldner republie deux textes écrits dans les années 1970 et 1980 à propos de l’effondrement des dictatures autoritaires sur la péninsule ibérique et de ce qui parut à l’ultra-gauche de l’époque annoncer un cours vers la révolution prolétarienne. Ce qui rend la publication de ces textes particulièrement intéressante et importante à lire aujourd’hui, ce sont les introductions de Goldner, qui offrent une fascinante périodisation de la trajectoire du capitalisme au cours du 20e siècle. Elles démontrent avec rigueur théorique que, loin d’inaugurer un cours à la révolution sur le continent européen (comme nous l’avions tous, y compris Goldner, cru à l’époque), les bouleversements au Portugal et en Espagne marquèrent les derniers sursauts d’un projet étatiste qui n’était pas post-capitaliste, mais bien plutôt un effort pour promouvoir l’industrialisation capitaliste dans des sociétés encore arriérées et largement agraires. Ce projet cherchait à accomplir les tâches de capitalisation dans le cadre de l’Etat-nation, hors des confins du marché mondial façonné par l’impérialisme anglais d’abord, puis dans une large mesure par l’impérialisme américain depuis 1918.

Pour Goldner, le modèle original de ce projet était « « l’Etat populaire lassallien », le régime de développement bureaucratique national-populiste des fonctionnaires qui se consolida d’abord dans l’Allemagne de Bismark pour se généraliser au monde entier, au cours du siècle suivant, sous la forme de divers régimes basés sur l’Etat-providence, le stalinisme ou le nationalisme dans le Tiers Monde. C’est dans le SPD allemand, qui co-évolua avec l’Etat allemand pour finalement s’y intégrer, que les travaux de Marx commencèrent à être transformés en une idéologie de régimes arriérés, récapitulant la vision du monde progressive linéaire du Siècle des Lumières bourgeois, pour promouvoir l’industrialisation dans les sociétés largement agraires. Ces premières élaborations allemandes furent reprises et développées par les premiers « marxistes » russes (que Marx lui-même taxa d’apologistes du capitalisme), passèrent dans les origines du bolchévisme et acquirent une dimension mondiale suite au triomphe de la révolution russe après 1917. De Lassalle à Lénine à Staline à Pol Pot, il y a dégénérescence, mais aussi continuité » (p. 6).

L’analyse de Goldner nous permet de voir que le projet de capitalisation entrepris par les régimes prétendant parler au nom de la classe ouvrière n’a pas commencé avec la dégénérescence de la révolution russe, mais était partie intégrante d’une aile du mouvement socialiste dès l’époque de Marx ! Cette aile en vint à dominer la Deuxième Internationale, fut prédominante dans la direction du partie bolchevik, triompha à Kronstadt, consolida son pouvoir au travers de la doctrine du « socialisme en un seul pays » (sic) et finalement façonna l’image même du socialisme aux yeux de toute une génération de « radicaux » en Occident depuis les années 1960.

A cette analyse de Goldner, j’ajouterais non seulement l’incapacité abjecte de ce projet à assurer l’indépendance de l’Etat-nation vis-à-vis de la domination du marché mondial façonnée par le capital anglo-américain, son incapacité à permettre à quelque Etat-nation que ce soit — y compris la Russie et la Chine — à reproduire la trajectoire de développement de ses rivaux anglo-saxons, mais, bien pire, le fait que le succès le plus marquant de ce que Goldner appelle « l’ontologie modernisante » réside dans sa capacité à écraser la classe ouvrière, à lui imposer un régime de surexploitation et de mort de masse (le Goulag, le « grand bond en avant », la révolution culturelle, etc.), le tout au nom d’un développement industriel censé « libérer » les pays arriérés de la domination de l’impérialisme anglo-américain et avec le fervent soutien des intellectuels des classes moyennes de Londres, Berkeley et Paris. En outre, comme l’explique Goldner, en marquant les derniers sursauts de ce projet de développement, les bouleversements au Portugal et en Espagne marquaient en même temps les débuts d’une nouvelle phase du capitalisme, celle de la mondialisation, de la production post-fordiste dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Cette phase est celle où — du moins pour le moment — les coins les plus reculés de la planète ont été incorporés au marché mondial dominé par l’impérialisme anglo-saxon, où la « privatisation » (qui n’est pas antithétique au contrôle étatique, mais bien plutôt conditionnée par celui-ci) et l’économie de marché règnent sans partage. Goldner comme nous-mêmes, dans nos analyses respectives des événements de Seattle, pensons que cette hégémonie capitaliste, qui n’a jamais été menacée un seul instant par le modèle de développement étatiste mais au contraire réalisée par celui-ci, peut à présent être mise en cause par la seule force qui puisse jamais mettre en cause sa domination : le travailleur collectif appelé à l’existence par le capital lui-même, le Gesamtarbeiter de Marx. Tout le reste n’était que prélude.

Mac Intosh


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