Brochure du Cercle de Discussion de Paris


Il n’est pas facile de savoir que ne pas faire


Le Cercle de Discussion de Paris (CDP), composé de militants de longue date du Courant Communiste International (CCI) qui ont rompu avec cette organisation, a récemment publié ses réflexions dans une brochure, Que ne pas faire ? Dans leur introduction, ces camarades nous disent que « Les textes qui constituent cette brochure sont l’expression d’un réflexion critique sur une expérience traumatisante : l’évolution d’une organisation révolutionnaire en secte paranoïaque. Mais pas uniquement. Au-delà de cette expérience, les textes […] abordent des questions plus générales, en particulier la façon dont les révolutionnaires ont compris et analysent la réalité du siècle qui s’achève » (p. 1). Comme l’indique le titre de la brochure, les camarades tirent essentiellement une leçon négative de leur expérience dans le CCI, à savoir comment la lutte pour le communisme ne doit pas être menée. Un premier article donne une description vivante de l’atmosphère suffocante et hallucinatoire qui régnait dans le CCI au moment de leur scission. Un deuxième article montre l’incapacité du CCI à mettre en question ses positions, rendant le fossé entre ses analyses et la réalité toujours plus grand. Un troisième, investiguant les racines organisationnelles de la dégénérescence de l’ organisation dans laquelle ils ont cru si passionnément, montre très clairement, comme l’a fait Perspective Internationaliste il y a quelques années , (1) « le risque mortel que court une organisation qui tend à faire de sa propre existence la raison ultime de son combat » (p. 3).

Mise à part la relation fascinante, et très inquiétante, de la dégénérescence d’une organisation révolutionnaire en une secte, à la fois sclérosée théoriquement et de plus en plus engagée dans des campagnes brutales et abjectes de harcèlement vis-à-vis de ses propres membres, ce qui est particulièrement remarquable dans ces textes est l’honnêteté et la rigueur théorique avec laquelle ils décrivent la trajectoire réelle du capital durant le 20ème siècle. Cette trajectoire, comme nous l’avons également écrit dans nos colonnes, a suivi un cours radicalement différent de celui indiqué dans les textes de base du CCI. Cela apparaît particulièrement clairement dans la déconnexion absolue qui existe entre la dynamique du capitalisme et le concept même de décadence, qui a toujours été pour le CCI la clé de voûte de la compréhension théorique de cette dynamique.

Dans cet article, nous voulons nous centrer sur les arguments sur lesquels se basent les camarades du CDP pour réfuter le concept de décadence tel qu’il a été véhiculé par le CCI depuis sa conception. Ces arguments balayent le château de cartes sur lequel la plate-forme et la ligne politique du CCI étaient basés. Cependant, en rejetant le concept de décadence comme base véritable de la compréhension de la trajectoire du capital au 20ème siècle, les camarades du CDP mettent également en question — peut-être par inadvertance — les frontières de classe qui ont été intimement liées théoriquement au concept de décadence tel qu’il est défendu par le CCI. Nous allons donc également nous interroger sur les implications politiques du travail effectif de démolition dans lequel les camarades du CDP se sont engagés, implications elles-mêmes potentiellement très inquiétantes pour des marxistes révolutionnaires. De plus, le CDP rejette également la théorie de l’impérialisme qui a guidé les analyses des marxistes révolutionnaires, un point sur lequel nous en dirons plus également dans la suite de ce texte. Enfin, nous voulons discuter la question importante de savoir si l’incapacité complète du CCI à comprendre le développement réel du capital dans le 20ème siècle signifie que le concept de décadence ne fait pas partie intégrante du marxisme, ou que le moment auquel le capitalisme entre dans sa phase de décadence n’est pas encore arrivé, ou que la trajectoire du capital requiert une conception différente de la décadence que celle proposée par les marxistes jusqu’à présent.

Alors que les géniteurs théoriques du CCI — Bilan et la Gauche Communiste de France — ont soutenu que la décadence du capitalisme, inaugurée par le déclenchement de la guerre impérialiste mondiale en 1914, est caractérisée par un arrêt du développement des forces productives, le CCI, incapable de dénier totalement la réalité, affirma dans sa propre brochure (1981) que la décadence (dans les modes de production capitaliste et pré-capitaliste) « ne peut donc être caractérisée par l’arrêt total et permanent de la croissance des forces productives, mais par le ralentissement définitif de cette croissance. » La conclusion à laquelle les camarades du CDP sont arrivés, après un examen minutieux du développement réel du capitalisme au 20ème siècle, est que la théorie de la décadence, sous la forme élaborée par les géniteurs du CCI ou par le CCI lui-même, ne peut conduire à une compréhension de la trajectoire du capitalisme depuis 1914. De plus, l’absence de connexion entre la théorie de la décadence et la réalité du développement capitaliste, apparent durant le 20ème siècle, devient particulièrement évidente depuis 1945.

Commençons par suivre l’argument principal du CDP concernant la théorie de la décadence. La théorie de la décadence, avec sa vision d’un ralentissement définitif de la croissance des forces productives, a deux assises : premièrement, que le déclenchement de la guerre impérialiste en 1914, qui marque le début de la décadence capitaliste, est le produit de la saturation du marché mondial, de sorte que la croissance rapide des forces productives, caractéristique de la phase ascendante du capitalisme, est définitivement bloquée, inaugurant une période de crise économique à laquelle la seule réponse du capital est la guerre ; deuxièmement, que la poursuite de l’existence du capitalisme, à présent décadent, serait caractérisée par un cycle incessant de crise–guerre–reconstruction et un ralentissement permanent dans la croissance des forces productives, qui ne pourraient aboutir qu’à une révolution prolétarienne. Les camarades du CDP démontrent que, contrairement à l’idée selon laquelle la guerre de 1914 a été provoquée par une crise économique, « les données chiffrées montrent que la période précédant la première guerre mondiale ne connaît ni crise, ni même ralentissement économique. Au contraire, les dernières années avant la guerre constituent au niveau mondial, et notamment pour l’Allemagne, la France et l’Angleterre, une période de développement économique sans précédent » (p. 33). De plus, le CDP montre également qu’en 1914, les possibilités d’une poursuite du développement du capitalisme étaient encore énormes, à la fois du fait de l’existence d’immenses territoires et masses de populations non encore insérés dans les relations capitalistes de production, et du fait que la domination réelle du capital était encore naissante, même dans les pays les plus industrialisés où les artisans, les petits commerçants et les paysans, non encore intégrés dans le travail salarié, constituaient encore une partie significative de la population. En ce qui concerne la croissance des forces productives depuis 1914, les camarades du CDP montrent clairement que le taux de croissance des forces productives a été plus rapide au 20ème siècle qu’au 19ème siècle. Si la théorie d’un ralentissement permanent de la croissance des forces productives, base de la conception du CCI de la décadence, a réellement un sens, le taux de croissance depuis 1914 devrait être significativement réduit par rapport au taux de croissance des forces productives durant la phase ascendante du capitalisme, dont le cœur était le 19ème siècle. Les chiffres donnés par le CDP montrent que, si le taux annuel de croissance de la production mondiale était de 1,0 % dans la période 1800–1900, il était 2,7 %, soit presque trois fois supérieur dans la période 1900–1995 ! Si la thèse d’un ralentissement de la croissance des forces productives était soutenable pendant la période de 1914 à 1945, avec ses deux guerres mondiales et la grande dépression, seuls ceux qui sont incapables de faire face à la réalité peuvent soutenir qu’un ralentissement de la croissance des forces productives s’est produit depuis 1945. En effet, l’avancée vertigineuse de la domination réelle du capital durant le dernier demi-siècle, avec son incorporation de vastes territoires et de populations au travail salarié, un développement qu’on peut percevoir dans les campagnes dépeuplées d’Europe et dans l’émergence de métropoles industrielles à Séoul, Shanghai et Bombay, n’est que l’autre face de la pièce du développement prodigieux des forces productives durant cette période.

Les implications politiques du rejet par le CDP de la théorie de la décadence du CCI sont cependant atterrantes. Le CDP semble les reconnaître : « que deviennent les positions qui trouvaient leur cohérence dans la théorie de la décadence (et donc dans la thèse de l’arrêt ou du freinage du développement des forces productives) : positions […] contre les syndicats, le parlementarisme, les luttes de libération nationale ? » (p. 46). Dans la théorie du CCI, chacune de ces frontières de classe était étroitement liée à une vision de la décadence, à une conception du capitalisme qui n’est désormais plus capable de développer les forces productives, à un mode de production qui a achevé sa « mission historique ». Si le capitalisme n’a pas atteint les limites de son expansion en 1914 et s’il a continué à développer les forces productives, sans aucun ralentissement, alors ne faut-il pas évoquer la possibilité de « réformes durables depuis 1914 ? » (p. 46). Et si de telles réformes ont été possibles, sur quelle base peut-on continuer à défendre l’idée que la participation aux syndicats et au parlementarisme constitue une frontière de classe séparant la camp du prolétariat de celui du capital ? Comment peut-on continuer à argumenter que le soutien aux luttes de libération nationale constitue une trahison du prolétariat et un enrôlement dans le camp du capitalisme ? Après tout, de telles positions allaient de pair avec la lutte du prolétariat, la lutte pour le socialisme, durant la phase ascendante du capitalisme — ainsi que Marx, Engels et la Première et la Deuxième Internationale l’ont défendu. Si le capitalisme a continué à développer les forces productives au 20ème siècle comme il l’a fait au 19ème siècle, sur quelles bases les frontières de classe ont-elles été si fermement redessinées ? Le CDP reconnaît très justement que son rejet du concept de décadence du CCI pose des questions à propos des frontières de classe qui, pour les révolutionnaires, séparent le prolétariat de son ennemi de classe, mais il n’essaie pas — du moins dans cette brochure — de résoudre ce dilemme. Pour notre part, les frontières de classe défendues par les révolutionnaires marxistes depuis 1914 restent valides, mais elles doivent être détachées d’une vision de la décadence basée sur l’arrêt ou le ralentissement de la croissance des forces productives, et détachées également d’une vision du mode de production capitaliste désormais incapable de concéder des améliorations au niveau de vie de la classe ouvrière. Nous élaborerons davantage ce point plus bas.

Selon le CDP, « la théorie de la décadence s’appuie sur l’analyse de l’impérialisme » (p.33). En rejetant la vision du CCI de la décadence, les camarades du CDP rejettent également la vision marxiste classique de la théorie de l’impérialisme. Les camarades du CDP affirment que, loin d’être inhérent à la logique même du capital et à son développement, comme les marxistes l’ont longtemps défendu, « l’impérialisme (tel qu’il a existé jusqu’en 1945) n’exprime pas les véritables tendances de fond du capitalisme, mais a constitué dans les faits un frein à l’extension du mode de production capitaliste et a abouti à une impasse » (p. 36). La victoire des Etats-Unis dans la deuxième guerre mondiale et la guerre froide qui s’en est suivi ont anéanti cette impasse, et le développement subséquent du capitalisme, qui exprime ses « vraies » tendances, selon le CDP, est allé dans le sens d’un « capital apatride » dans lequel « le cadre de l’Etat-nation, d’un point de vue économique, est dépassé » (p. 45) — l’antithèse même de l’impérialisme tel qu’il a été compris par les marxistes. Si l’impérialisme, qui a incontestablement régi les politiques des Etats européens dans la période qui a conduit à 1914, n’était pas une expression de la « logique » du développement du capital, qu’est ce qui rend compte alors de ce phénomène ? La réponse du CDP mérite qu’on s’y attarde : « si l’impérialisme n’est pas une tendance inhérente au capitalisme, il faudrait expliquer pourquoi il s’est développé. Ce n’est probablement pas réduit à un seul facteur ; c’est un ensemble de causes, mais on peut penser que celles qui dominent sont liées à un retard et à une autonomisation relative des superstructures par rapport aux conditions économiques : confrontation entre développement économique et persistance de superstructures arriérées, persistance d’un secteur agricole important […] » (p. 36). En soi, la reconnaissance par le CDP que l’économie n’explique pas tout, son rejet d’un déterminisme économique simpliste qui affecte tellement la théorie marxiste, sa reconnaissance du rôle de facteurs actifs comme la politique et la culture (les « superstructures ») dans le déroulement de l’histoire, sont bienvenus et constituent des correctifs nécessaires aux tendances dominantes de la pensée marxiste. Mais si sa position sur l’impérialisme semble à première vue un rejet d’une approche schématique de l’histoire, un examen plus détaillé révèle qu’il n’en est rien. En effet les camarades adhèrent à une vision d’une « logique » quasi mécanique du développement capitaliste qui explique le déroulement de tous les événements historiques (sauf quand elle ne le fait pas !), logique dont s’écarte l’impérialisme d’après eux. Une telle conception adhère à une philosophie téléologique de l’histoire plus conforme à l’analyse de Hegel qu’à une analyse marxiste, qui est, elle, plus sensible aux aspects aléatoires, contingents dans l’histoire, et qui reconnaît que la trajectoire historique contient plusieurs possibilités, dont le résultat ne peut être apprécié qu’a posteriori. Le CDP argumente que le capital a la « mission historique » de créer le marché mondial et de soumettre le monde et sa population aux rapports de production capitalistes, ce que nous appellerions la domination réelle du capital. La connotation téléologique est clairement présente. C’est une chose de dire que le résultat du développement capitaliste a été la domination réelle du capital ; c’en est une autre d’en faire une « mission ». En tant que métaphore, la référence de Marx à une mission ne pose pas de problème ; mais dans un monde imbibé de téléologie et de philosophie de l’histoire hégéliennes et de visions de déterminisme économique, cela peut être extrêmement dangereux.

La logique du capitalisme veut que les capitalistes soient constamment à la recherche de profits plus élevés, même dans les cas où il peut être démontré, de nouveau a posteriori, que cette recherche va à l’encontre de la « mission historique » du capitalisme. Nous n’allons pas expliquer à nouveau ici pourquoi l’impérialisme et d’autres phénomènes, qui, dans la vision du CDP, constituent des déviations par rapport à la logique capitaliste, comme le protectionnisme qui a précédé la première guerre mondiale, étaient en réalité en phase avec celle-ci. Nous avons analysé de façon détaillé les circonstances dans lesquelles les moteurs de l’impérialisme et de l’exportation de capital étaient plus importants que les moteurs du développement interne . (2) Les camarades du CDP ne sont bien entendu pas obligés d’adhérer à notre analyse, mais ils devraient au moins en considérer les arguments. Dans leur chasse à des profits plus élevés, les capitalistes ont souvent créé des obstacles à l’extension et à la santé du capitalisme, et ils continuent à le faire aujourd’hui. En effet, la contradiction insoluble entre les intérêts des capitalistes et ceux du capitalisme est un facteur caractéristique de ce mode de production, particulièrement dans sa phase de décadence. Si le CDP a raison quand il dit que les politiques impérialistes des puissances européennes dans la période avant 1914 avaient un effet négatif sur le capital, lorsque la construction de vastes empires coloniaux s’accompagnait d’un taux de croissance moindre en Angleterre et en France que dans les pays capitalistes rivaux, et quand il perçoit un lien entre impérialisme et sous-développement, l’impérialisme n’en était pas moins une facette du capitalisme que le phénomène de mondialisation qui est — pour le moment — dominant aujourd’hui. Et, alors que le CDP semble hypnotisé par la mondialisation, qui pour eux représente l’antithèse de l’impérialisme, il semble sous-estimer le degré auquel ce capitalisme « apatride » est en réalité façonné et dirigé principalement par Washington, et donc le degré auquel il est une manifestation de l’impérialisme américain, même s’il s’agit d’un impérialisme fort différent de l’impérialisme traditionnel que le CDP identifie comme « l’essence » de l’impérialisme, et qu’il sous-estime également les tendances, à l’intérieur d’un certain nombre d’Etats-nations ou de proto-Etats (l’Europe-nation), à s’opposer à la mondialisation. Comme Perspective Internationaliste l’a défendu précédemment, « la politique impérialiste actuelle des grandes puissances ne tourne pas aujourd’hui autour de conquêtes territoriales, comme cela a pu être le cas par le passé, mais autour du contrôle du capital mondialisé . » (3) Notons que nous faisions cette remarque dans un débat sur la guerre au Kosovo, auquel le CDP a contribué par un texte dans lequel il défendait l’idée que l’impérialisme était resté inchangé : « La nouvelle guerre déclenchée à propos du Kosovo n’est que la suite de ces affrontements où les puissances, toujours au nom d’impératifs « humanitaires », continuent de se repartager leurs zones d’influence . » (4) S’il y a une cohérence entre cette position et celle de la brochure du CDP, nous ne la voyons pas.

Le CDP insiste sur le fait que l’évolution de l’espèce humaine repose sur une « loi du progrès », qui détermine la succession des modes de production, chacun comportant une phase ascendante et une phase décadente, la première permettant un développement des forces productives et la seconde bloquant ce même développement. C’est cette vision téléologique de l’histoire qui sous-tend leur vision de la décadence capitaliste. Comme le développement économique ne s’est manifestement pas arrêté au 20ème siècle, et ne l’est pas non plus aujourd’hui, il faudrait inévitablement en conclure que la décadence capitaliste n’a pas encore commencé. Il semble donc que, pour le CDP, le problème, dans la théorie de la décadence en tant qu’arrêt ou ralentissement de la croissance des forces productives, ne soit qu’un problème de date, que l’insistance du CCI à faire de 1914 le début de la décadence soit fausse parce que le capital doit encore épuiser les possibilités de son expansion, mais que ce moment doive nécessairement survenir quelque part dans le futur, qu’une phase dans laquelle la croissance des forces productives est entravée de façon permanente soit historiquement inévitable. Si telle est la conclusion qu’ils tirent, il est difficile de voir comment ces camarades peuvent — de façon théoriquement fondée — défendre les frontières de classe qui démarquent la gauche communiste.

Bien que le CDP ne défende pas cette position de façon explicite, son effort pour prouver que « l’ère de la guerre et de la révolution » n’est pas encore arrivée, malgré ce que suggère l’histoire du 20ème siècle, constitue le fil rouge à travers les différents textes dans leur brochure. Les guerres mondiales sont expliquées par l’impérialisme, et n’ont dès lors rien à voir avec les tendances fondamentales du capitalisme ; la vague révolutionnaire est réduite à la Révolution d’Octobre, qui est décrite comme « utopique » et « volontariste » (p. 67) et doit être expliquée « essentiellement par les particularités de la Russie » (p. 55). Aujourd’hui, la Chine constitue toujours « un gigantesque champ d’expansion pour le capitalisme » (p. 46), et le terrain se prépare toujours avec « d’immenses progrès technologiques » qui « favorisent les conditions générales pour l’éclosion d’une nouvelle société » (pp. 51–52), c’est-à-dire, le communisme.

Tout d’abord, une remarque à propos de ce dernier point. C’est une chose que d’affirmer que des développements technologiques spécifiques, comme par exemple l’ordinateur, peuvent aussi faciliter l’avènement du communisme, mais c’en est une autre que de voir la technologie comme neutre, comme un outil qui peut être utilisé aussi bien par le capital que par le prolétariat. C’est oublier que les formes historiquement contingentes, mais spécifiques du développement technologique sont elles mêmes imprégnées de la loi de la valeur capitaliste ; qu’elles ne sont pas des instruments neutres, mais qu’elles sont historiquement conditionnées par le tissu capitaliste qui les a générées, et duquel elles ne peuvent être simplement séparées. Lénine cherchait à opérer une telle séparation dans le système tayloriste, qu’il jugeait approprié pour le socialisme, mais au travers duquel s’affirmait la dynamique du capital elle-même.

Non seulement le développement technologique prodigieux qui a transformé le paysage humain au cours du siècle passé a été indissociablement lié à l’extension de la domination formelle du capital, comme l’affirme le CDP, mais ce même développement n’a tout simplement pas favorisé l’avènement du communisme, comme le CDP le soutient également. Au contraire, ce développement technologique a également constitué un déploiement de barbarie à une échelle sans pareille ; il a déchaîné des forces de destruction qui ont transformé le 20ème siècle en un vaste abattoir, et qui menacent de faire du nouveau siècle un cimetière pour l’espèce humaine. C’est ce côté du développement technologique énorme du capital que la brochure du CDP ignore, un développement qui a été néfaste pour l’espèce humaine. C’est ce côté destructeur du capital, qui depuis 1914 affecte les métropoles capitalistes et plus seulement la périphérie, qui a conduit Rosa Luxemburg à souligner que la première guerre mondiale plaçait l’humanité devant le choix « socialisme ou barbarie ». L’époque ouverte en 1914 est celle durant laquelle le développement continu du capitalisme menace l’existence même de l’espèce humaine. Elle a été caractérisée par la destruction et la barbarie, non pas malgré le progrès technologique permanent, mais à cause de celui-ci ! Il y a continuité entre Sarajevo 1914 et Sarajevo 1994. Il y a un lien entre le développement de la technologie capitaliste et colonnes de fumée d’Auschwitz. C’est le capitalisme décadent qui est responsable de la forme et du contenu du développement technologique au 20ème siècle, et des orgies de destruction qui se sont déchaînées. Il faut trouver les racines de ces phénomènes non dans le poids de « superstuctures arriérées » mais dans le changement fondamental des conditions de l’accumulation capitaliste au 20ème siècle, que le CDP n’analyse jamais du point de vue de la théorie marxiste de la valeur.

Comme nous l’avons expliqué dans notre série sur « Les racines de la crise capitaliste », avant le 20ème siècle existait une harmonie fondamentale entre la société capitaliste et les forces productives, entre le mode de production et sa loi fondamentale, la loi de la valeur. Cela ne signifie pas que le capitalisme ne connût pas de crises. Au contraire, les crises étaient alors plus nombreuses, mais causées essentiellement par un manque de développement (mauvaises années dans l’agriculture, pénuries de matières premières) ou par un endiguement encore limité des tendances chaotiques intrinsèques du capitalisme (chocs financiers engendrés par la spéculation). Dans la mesure même où elles étaient causées directement par les contradictions les plus fondamentales du capitalisme, elles restaient limitées dans leur étendue et leur impact. Les conditions générales de pénurie de la production par rapport à la demande productive et de dépendance du capitalisme vis-à-vis de la plus-value absolue (l’appropriation de davantage de temps de travail non payé) assuraient qu’en général, l’emploi et le profit se développaient main dans la main. Cette croissance lente, mais relativement harmonieuse, s’accompagnait d’un certain équilibre entre la création de valeur d’échange et de valeur d’usage.

Ce n’est qu’au 20ème siècle, lorsque la domination réelle du capital, la production de masse spécifiquement capitaliste, devint la méthode de production dominante, avec sa dépendance par rapport à la technologie qui remplace la force de travail, que la création de valeur d’échange et celle de valeur d’usage commencent à suivre des chemins largement divergents. La capacité de création de valeurs d’usage a crû de façon vertigineuse, mais la capacité à créer de la valeur d’échange n’a pu se développer au même rythme. Les conditions de pénurie par rapport à la demande productive et, avec elles, les conditions de la valorisation du capital se sont atténuées. La valeur du capital existant est conditionnée par sa capacité à générer et à réaliser de la valeur nouvelle. Le déséquilibre entre l’énorme masse de capital accumulé existant et la valeur qu’il génère et qu’il réalise de façon productive ne peut s’approfondir sans rendre la valorisation du capital total, et non seulement d’une partie de la plus-value, impossible. Il n’y a qu’une seule « solution » à ce déséquilibre : l’équilibre entre la valeur du capital existant et la valeur du nouveau capital créé (qui est aussi l’équilibre entre l’achat et la vente) doit être restauré au travers d’une dévalorisation massive du capital existant. Ceci explique pourquoi la décadence capitaliste est si extraordinairement destructive : ce n’est que par la violence d’une profonde dépression et d’une guerre cataclysmique que cette dévalorisation peut se réaliser.

La brièveté de cette description la rend inévitablement schématique ; aussi renvoyons-nous le lecteur à notre série sur « Les racines de la crise capitaliste » et à d’autres textes dans Perspective Internationaliste. Nous voulons également attirer l’attention sur le fait que cette analyse explique à notre avis le contexte général du développement capitaliste au 20ème siècle, mais en aucune façon la manière complexe et particulière dont l’histoire s’est produite. Par exemple, elle n’explique pas de façon adéquate pourquoi la guerre a éclaté en 1914, au moment où il n’y avait pas de crise ouverte, ni pourquoi la crise a pris les formes spécifiques qu’elle a revêtues dans les années 1920. Mais cela ne signifie pas que ces événements peuvent être compris en dehors de ce contexte.

Comment notre analyse s’articule-t-elle avec la phrase de Marx, soulignée par le CDP, dans laquelle il dit qu’« une société ne disparaît jamais avant d’avoir développé toutes les forces productives qu’elle peut contenir » ? Notez que Marx dit « disparaît » et non pas « devient décadente ». Mais même ainsi, prise littéralement, cette affirmation ne peut être correcte. On peut démonter son inexactitude sous le féodalisme, qui a continué à développer la productivité agricole longtemps après qu’il a expiré en tant le système politique. Elle est encore plus inexacte sous le capitalisme. Cela signifierait que le capitalisme continuera à exister aussi longtemps qu’il n’a pas épuisé ses potentialités d’accumulation, moment où il expirerait de façon soudaine et spontanée, sans aide de la lutte de classe. Le mode de production capitaliste n’est pas concevable sans accumulation, sans croissance ; il en est le synonyme. De plus, l’exacerbation de ses contradictions impulse la croissance de la productivité à travers le développement technologique, parce que c’est la façon dont les capitalistes doivent essayer d’échapper à la baisse du taux de profit du capital total. Marx a parfois utilisé un très gros pinceau pour brosser un tableau qui requiert un certain recul pour être observé correctement, qui acquiert, dans le contexte plus large de sa théorie, un sens qu’il n’a pas quand il est observé de plus près, isolément. Ce que les camarades du CDP ne semblent pas comprendre, c’est que la tension entre le mode de production capitaliste et le développement économique ne peut être comprise comme une condition qui augmente de façon linéaire et qui résulte en une immobilité statique, irréversible. Cette tension est dynamique et doit être analysée comme un mouvement dialectique de développement et de destruction qui se conditionnent l’un l’autre.

De ce qui précède, il doit être clair que nous pensons que la domination réelle du capital et le contexte général de la décadence devraient être pris en compte pour expliquer la validité des positions révolutionnaires de classe. Sur la question syndicale par exemple, c’est la domination réelle du capital qui explique qu’il ne peut plus subsister aucun espace non conquis par la loi de la valeur dans lequel des organisations larges, permanentes, puissent opérer de façon autonome. C’est la décadence qui explique pourquoi ces organisations, devenues partie prenante de l’usine que constitue la société capitaliste, sont contraintes d’agir contre les intérêts de la classe ouvrière, contre l’avenir de l’humanité.

Si nous avons pris tant de place pour faire la critique des positions défendues par les camarades du CDP dans leur brochure, c’est parce que nous pensons que le débat en vaut la peine. Les camarades du CDP ont démoli la théorie de la décadence sur laquelle était fondée la cohérence du CCI et ont révélé sa vacuité théorique. Ils ont soulevé de sérieuses questions concernant le rôle de l’impérialisme et le devenir de l’Etat-nation. Ils ont démontré par la pratique qu’il ne peut être question « d’invariance du marxisme », qu’une innovation et, oui, une révision théoriques constantes sont inséparables du développement de la théorie marxiste. Peut-être le plus important est le fait qu’ils ont démontré une ouverture à la discussion et au débat, sans laquelle le développement de la théorie marxiste est impossible. Que ne pas faire ? devrait être lu par tous ceux qui souhaitent participer à la renaissance du marxisme : ils ne seront pas déçus.

Mac Intosh et Sander


NOTES

1. « Le déclin du CCI », Perspective Internationaliste n° 9, 1988.

2. Voir « La loi de la valeur sur le marché mondial », en particulier la dernière partie, « Ascendance, décadence et le marché mondial » dans Perspective Internationaliste n° 37.

3. « La guerre au Kosovo comme illustration de la trajectoire actuelle du capitalisme mondial », Perspective Internationaliste n° 36, p. 11.

4. « Un tract pour dénoncer la guerre », Perspective Internationaliste


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